LeTélégramme - 16/03/2010

Du plumeau au stylo

 

La salle 122 du centre de formation CLPS, à Rennes, ressemblerait presque à une classe de CP. À une différence près. Ici, les écolières ont entre 30 et 55 ans. Et en dehors de la classe, elles sont femmes de ménage dans des entreprises de la région rennaise.

 

Elles s'appellent Fatima, Lubaba, Yattou, Habiba ou encore Hadda. Des mères de famille d'origine marocaine, éthiopienne, congolaise. Toutes salariées d'Aber Propreté. Une société de nettoyage qui a décidé, il y a maintenant deux ans, de consacrer une partie de son budget formation à ses agents de nettoyage, bien souvent d'origine étrangère.

Documents réels

Pas question, ici, d'enseigner à ces dames l'art de la dictée. «On reste toujours dans notre environnement de travail», explique Yattou Lamgandaze, chef d'équipe qui suit la formation depuis deux ans. Savoir décrypter les panneaux de sécurité, les étiquettes de produits ménagers, le fonctionnement des machines... Mais aussi «les façons de parler aux clients, aux salariés et aux chefs. Lire les messages sur les cahiers de liaison...». «Contrairement à l'école, on utilise que des documents réels, qui font partie de leur vie professionnelle», explique leur formatrice, Ghislaine Le Berrigaud. Et au-delà, l'apprentissage de la langue de Molière leur sert aussi dans la vie de tous les jours. «Mon niveau de français quand je suis rentrée chez Aber, il y a dix-sept ans? Zéro!», concède bien volontiers Yattou Lamgandaze. Tout comme sa collègue Habiba, qui confie n'être jamais allée à l'école. «Le français, c'est dans le quartier, en emmenant les enfants à l'école qu'on a commencé à l'apprendre», souligne, en écho, Fatima. Mais aujourd'hui, grâce à cette formation, «ça nous sert beaucoup, insiste Yattou. Pour manger, faire des courses, voyager. Pour tout! Avant, quand je recevais du courrier, j'attendais une semaine pour l'ouvrir. Plus maintenant».

Un espace de liberté qui a un prix

Cette formation de 250heures annuelles, c'est une véritable bouffée d'air frais pour ces femmes de l'ombre. Un espace de liberté qui a un prix. «Elles montrent une grande motivation, explique Ghislaine Le Berrigaud car elles exercent un travail difficile. Elles commencent tôt leur journée (4h30) et enchaînent sur la formation». Le prix, il est également du côté de l'entreprise. 3.750 EUR par an et par salarié pris sur les fonds de professionnalisation du FAF Propreté, le fonds de formation de la branche. Mais les résultats sont là. «Un salarié qui gagne en autonomie va s'épanouir et aura des relations différentes avec ses responsables, et surtout avec les clients», indique Patricia Belé, directrice des ressources humaines d'Aber Propreté. Choc des cultures, mépris, racisme qui ne dit pas son nom... Les conflits entre une entreprise cliente et un agent de nettoyage sont légion. Mais grâce à l'apprentissage de la langue et de l'écrit, «la considération est sans doute meilleure. Les relations deviennent plus chaleureuses, plus riches», note Patricia Belé. En France, depuis dix ans, 1.600 salariés de la propreté ont suivi cette formation.

  • Philippe Créhange